J32 : 17 avril 2020

Aujourd’hui, pour aligner les euros de l’hôpital public, il ne faut plus compter sur les gouvernements mais sur des presque centenaires à qui ont fait faire des tours de parterre, et à grand coup d’articles, à grand coup de média on finit par récolter de quoi payer les alités, de quoi accompagner les soignants et relier les séparés, et une fois qu’ils auront bien tournés, on les oubliera à nouveau, trois petits tours et puis s’en vont.

Comme tous les vendredis, M. R. fait partie de la maraude du midi, ils distribuent – lui et ses camarades – des produits de premières nécessités à des exilés, à des personnes dans le besoin, et toutes les semaines il les voit bien, les voisins attroupés aux fenêtres, les regards curieux mais en coin, il croit même les sentir de loin, il les reconnaît, M. R., il les sent les gentils curieux, ceux qui s’ennuient, creux qui s’occupent de peu, il les sent aussi les autres, les vilains, ceux qui depuis leur fenêtres font des photos des vidéos et puis se plaignent à la mairie, font venir flics et gendarmerie, ce midi encore, ils ont été interrompus,  il en a vu repartir plusieurs les mains vides et le ventre ceux, il en voulait à la terre entière, M R., il aurait pu cogner et crier et hurler, mais il s’est contenté de tendre son papier et d’accepter de se laisser contrôler pour pouvoir revenir vendredi.

Quand on sait que c’est la même personne qui décide de suppressions de poste qui ne feront qu’accentuer les difficultés scolaires, et jure que c’est par souci des élèves qu’il les remet en selle dès la mi-mai, on ne peut que se résoudre à penser que le confinement accentue le décrochage des ministres.

J31 : 16 avril 2020

Alors qu’il n’était préparé ni pour les masques, ni pour le gel hydroalcoolique, ni pour les blouses de protection, ni pour les lits de réanimation, le gouvernement a tout de même anticipé une belle salve de 600 drones, preuve qu’il lui est plus évident de s’organiser pour surveiller plutôt que pour soigner.

Depuis bientôt deux ans, Mme L. travaille dans un ESAT et d’habitude elle est logée dans un petit studio pas très loin de son lieu de travail, mais depuis le COVID, la direction a réuni dans une maison les travailleurs en situation de handicap les plus autonomes, alors depuis un mois bientôt Mme L. vit avec des inconnus, les éducateurs ne viennent plus, les infirmières non plus, on les appelle de temps à autre pour vérifier qu’ils vont bien et on leur fait livrer les courses, Mme L. regarde souvent par la fenêtre pour voir si les arbres qu’elle a planté vont bien, la terre lui manque, d’habitude elle y met tous les jours les mains.

Alors qu’on ne cesse partout de clamer que la pandémie est l’occasion rêvée de s’organiser pour aller ailleurs que droit dans le mur d’une planète abîmée, les gouvernements du monde entier foncent tête baissée dans la croissance – et vas-y que je te piétine tous les objectifs en matière et de climat et de biodiversité, et vas-y que je te sanctifie la sacro-sainte reprise de l’économie – à tel point qu’on ne sait plus si c’est le virus qui rêve qu’il est Donald Trump ou Donald Trump qui rêve qu’il est un virus.

J30 : 15 avril 2020

Alors que le gouvernement ressuce allègrement la rhétorique du Conseil National de la Résistance en mode Falbala – on pourra se rappeler que les Jours Meilleurs désignaient bien autre chose que des promesses en toc ou qu’une chanson de Forestier, c’était les Jours heureux, mars 44, par ceux qui se battaient contre la répression par ceux qui ont perdu leur vie pour que vive la solidarité, aujourd’hui c’est plus Alain Delon et nous v’là Dalida, une parole encore, PAROLE PAROLE PAROLE, écoute-moi, PAROLE PAROLE PAROLE, je t’en prie, PAROLE PAROLE PAROLE, je te jure, PAROLE PAROLE PAROLE PAROLE PAROLE, encore des mots toujours des mots les mêmes mots.

À l’heure où les masques deviennent si importants, où ils sont sur toutes les lèvres, M. V., professeur de jeu masqué, est prié lui de les ranger – il ignore jusqu’à quand, et les couve d’un œil triste en inspirant dans son masque en tissu.

L’Argentine prépare un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes, l’Espagne va mettre en place un revenu de base universel, l’Allemagne se dit prête à accueillir des migrants sauvés en mer et de jeunes migrants mineurs, le Portugal a régularisé les sans-papiers, l’Italie est en grève pour l’arrêt des secteurs non essentiels, la Belgique imagine un gel partiel des loyers et la France, elle, grâce à son gouvernement, propose tranquillement de tout faire comme avant.

J29 : 14 avril 2020

Avec le prolongement du confinement, l’émoji « masque chirurgical » va encore connaître un redoutable succès, on souhaite secrètement ne faire partie ni de ses cibles ni de ses usagers.

Avec la fermeture des points de distribution de la Croix Rouge et des Restos du cœur, M. G a décidé – avec d’autres camarades – d’ouvrir une plateforme téléphonique pour centraliser les demandes et les aides à l’échelle de son quartier, chaque jour, M. G. livre des colis alimentaire, chaque jour, il répond au téléphone, il organise la garde des enfants et l’entraide scolaire, et il dit qu’aujourd’hui, si c’est si dur ici, c’est parce qu’hier on a merdé, c’est parce qu’hier on a laissé des familles sans-papiers, au lieu de les régulariser, c’est parce qu’hier on a entassé dans des appart’ délabrés, c’est parce qu’hier on a préféré laisser s’ouvrir les inégalités, alors pour que demain soit bien, M. G.  le répète, c’est ça qu’on doit changer, avec ou sans l’État, c’est comme ça qu’on s’en sortira.

Avec la quarantaine, on croit voir s’effacer la vieille répartition, ADIEU hommes au boulot et femmes aux fourneaux, aujourd’hui c’est tout le monde chez lui, puisqu’aujourd’hui c’est PANDÉMIE, et pourtant le monde continue de tourner grâce aux femmes invisibilisées – on n’oubliera pas de penser à toutes les auxiliaires, aux caissières et aides-ménagères, aux cantinières et infirmières qui sont partout si mal payées – mais pour ne pas être déboussolé, c’est aux hommes s’il vous plaît qu’on tendra le micro et confiera la conduite du paquebot, parce que faut pas déconner, on va pas non plus tout changer.

J28 : 13 avril 2020

On remerciera les propriétaires de maison secondaire de faire la démonstration qu’on n’a pas tous les mêmes conditions de résurrection, quand certains cherchent les œufs parmi le canapé, d’autres s’en vont prendre l’air et les chercher en bord de mer.

Pour la première fois de sa carrière, on a demandé à Mme F. de plaider par téléphone, on lui a demandé de défendre son client représenté par un écran, et dans le tribunal on tend le téléphone, et puis la salle se vide pour les laisser échanger : le juge des libertés, le procureur et le greffier se retirent, on voit dialoguer seuls l’écran du prisonnier et le téléphone de Mme F., entre les grésillements et les interférences, Mme F. entend qu’il a peur de mourir, qu’ils ont 3m2 par prisonnier, avant de raccrocher, elle entendra le juge des libertés décider de prolonger la détention provisoire, encore quatre mois à tenir, puis elle a raccroché.

Alors que l’ambiance est à la sortie du tombeau comme à celle de l’Égypte, on voudrait nous faire oublier qu’au pays des cowboys, on ne sort pas sans papier et on sort de plus en plus les pieds devant – ils sont 4 à être décédés ces derniers jours de contrôles policiers – 4 personnes qui ne sortiront ni aujourd’hui ni demain, 4 vies enlevées pour protéger des vies ?

J26 : 11 avril 2020

Avec le confinement, la mer Méditerranée s’est encore plus refermée, cela fait vingt-cinq jours maintenant que l’épidémie sert d’alibi pour normaliser la non-assistance à personne en danger, Libya is worse than Coronavirus, voilà ce qu’ils disaient au bout du combiné, suspendus en pleine mer à qui viendrait les sauver, Libya is worse than Coronavirus, combien de morts en mer pour combien de vie sauvées ?

M. S. s’inquiète pour ses amis et sa famille qui sont restés au Bangladesh, il s’inquiète pour eux parce que le gouvernement refuse que les informations circulent, il s’inquiète parce que plus d’un tiers de l’humanité est confinée et que ses amis ignorent tout de la situation, M. S. ne comprend pas pourquoi le gouvernement préfère arrêter les gens qui publient sur le Covid-19 plutôt que d’arrêter le virus lui-même, alors toutes les semaines, M. S., depuis la France, il fait des vidéos en rohingya, en mundari, en garo et en santali, des vidéos qu’il envoie au Bangladesh via Facebook et via des sites amis, il espère que ça aidera, que ça fera passer les gestes barrières malgré toutes les barrières.

On guette le moment où il commencera à nous parler déconfinement, moins pour sauver des vies que pour l’économie, on guette ce moment où toutes celles et tous ceux qui ne peuvent pas télétravailler, on les enverra au turbin en mode surveillé, on guette ce moment où on les enverra, en limitant l’accès et contrôlant les parcours, on guette ce moment où c’est pour travailler qu’on sera contaminé, pas dans les lieux publics ni même dans les manifs, et on sera rassuré parce que la police veille, et on sera rassuré parce que l’économie, et on sera rassuré parce que relance dans la finance, alors – bonnes gens – on pourra dormir sur nos deux oreilles, et respirer parce que ouf le pire sera passé.

J25 : 10 avril 2020

Depuis le début de la quarantaine, on a signalé beaucoup de chats abandonnés, de chiens brûlés au gel, d’animaux abîmés d’avoir été désinfectés, et pourtant on n’a jamais autant publié sur l’animisme, sur l’entremêlement des vies humaines et non-humaines, sur ce tricot des vivants dont on ne peut défaire une maille, preuve qu’il y a encore quelques efforts à faire pour tout raccommoder.

Grace à une amie, M. M. a pu quitter l’appartement qu’il occupait avec douze ou treize de ses camarades, M. M. a quitté Pantin-4-chemins pour un studio deux pièces à Nogent-sur-Marne, c’est la première fois qu’il vit seul depuis des années, ça lui fait bizarre à M. M. autant d’espace et de solitude, d’habitude il doit empiler les matelas les uns sur les autres, suspendre la table par la fenêtre et là, comme son amie est partie chez sa mère dans le Sud, il a tout un appartement pour lui, tout un appartement pour attendre des nouvelles, pour attendre de savoir quand il pourra retourner travailler, pour attendre de savoir s’il sera payé, on ne lui a rien dit, rien à propos du chômage partiel, rien à propos des congés payés, il est en CDI à Burger King mais comme il est sans-papiers, il se dit qu’on en profitera sans doute pour ne rien lui donner, alors pour l’instant M. M. regarde étonné les deux grandes pièces à vivre qu’on lui prêtées, il profite de l’espace, il profite des lumières.

Le McDonald de Saint Barthélémy à Marseille vient de se transformer en lieu de distribution solidaire, les chambres froides, les lieux de stockage permettent de redistribuer des produits de première nécessité à plus de cent-cinquante familles des quartier Nord, McDonald France n’ayant pas donné son autorisation pour cette opération de solidarité, la bonne nouvelle c’est qu’elle se fait contre son gré – I’m lovin’ it®.

J24 : 9 avril 2020

Avec la quarantaine, le moral des ménages se dégrade, et ce n’est pas à cause de l’abandon des plus pauvres, de l’enfermement des détenus ou des sans-papiers, pas à cause des morts du fait de la destruction du système de santé, pas à cause de l’irresponsabilité totale du gouvernement, non – après quelques semaines, on a enfin trouvé : c’est à cause des femmes qui vont prendre des kilos, à cause des femmes qui ont troqué le maquillage en trop contre un vieux jogging et une coupe négligée, alors pour lutter contre la sinistrose, on prie instamment les femmes de continuer à performer leur féminité en mode #sexyetconfinée, c’est ça aussi la solidarité et la nation unifiée.

Parce qu’il ne voulait pas contaminer la vieille dame chez qui il est hébergé, M. D., a rejoint son ami dans sa résidence étudiante, et comme lui, M. D. ne mange pas tous les jours, il tourne en rond dans les 9M2, il tourne le temps et il le trouve long, il est tellement plus long avec le ventre vide, tellement plus long quand il se cogne aux murs, tellement plus long quand il n’y a plus de CROUS, plus de voisin, et que ne restent dans les résidences que quelques amis étrangers, des copains sans-papiers, des étudiants ultramarins qui végètent eux aussi avec le ventre vide, et il regarde étonné la crainte des kilos en trop qu’il voit partout publiés.

Le groupe VYV – 10 milliards d’euros de chiffre d’affaire en 2019 pour offre de couverture mutuelle –a proposé de mettre en place une plateforme scolaire pour inviter les enseignants – à la retraite ou non – à donner une heure quotidienne de leur temps pour du soutien scolaire, ce temps étant évidemment bénévole, on attend l’étape 2 du plan Solidarité : proposer une couverture mutuelle gratuite à ceux qui en auraient le plus besoin, #Solidarité.

J23 : 8 avril 2020

Le confinement nous fait faire des choses étranges : certains jouent à La Bonne paye, d’autres à Pandémie, certains relisent La Peste, d’autres plongent dans Chez soi, on fait voler de petits drones dans son salon – conclusion : c’est bien la peine de se faire chier à bouleverser le grand dehors si c’est pour faire pareil à la maison.

Mme M. est enfermée toute seule dans son petit appartement, les jardins, les plantes, le vert, tout ça lui manque beaucoup, alors toute la journée, Mme M. fait des fleurs, des visages et des plantes avec du fil de fer, elle tord un peu, elle tord beaucoup, pour peupler l’intérieur, ça finit par faire une drôle de forêt, de drôles de fleurs et des familles de gueules cassées, d’arbres tordus et de corps déhanchés, et ce peuple de pas droit elle l’aime beaucoup Mme M., on fait comme les jeunes, la coloc, elle dit, et elle regarde d’un œil inquiet le fil de fer diminuer.

Les semaines qui passent font se superposer dans nos cerveaux l’idée de « confiné » et de « sécurité », comme pour nous faire oublier que c’est dans ce « chez soi » qu’ont lieu les insécurités, les violences en tout genre et les inégalités, à l’heure d’un désir de pas-comme-avant, on commence à voir poindre la nécessité d’un grand ménage du chez soi : vaste programme que d’apprendre à dilater qui a droit de cité et de qui on prend soin, de quoi occuper les soirées en attendant de pirater la suite du Bureau des légendes.

J22 : 7 avril 2020

On vérifie jour après jour la force de contorsion d’un gouvernement qui, d’un côté promet, de sanctuariser tout ce qui doit échapper au marché – à commencer par la santé – et de l’autre sucre 600 lits au CHRU de Nancy.

Mme L. vient d’être hospitalisée, elle vient d’être hospitalisée sur son lieu de travail, alors qu’elle y a passé ses nuits et ses jours, ses nuits et ses jours à s’occuper des autres, à panser, entuber et soigner, et voilà que c’est elle, maintenant, qui se trouve alitée, perfusée, entubée, elle sait qu’on ne parlera pas d’elle, Mme L., ni dans le journal ni même aux infos : elle n’est ni médecin, ni cheffe de service, ni premier ministre, Mme L. – mais elle a été là pourtant, pour tant de brefs adieux et de derniers moments, et voilà que ce soir, allongée dans le noir, Mme L. s’interroge : qui accompagnera celle qui a accompagné ?

L’Agence Régionale de la Santé a décidé de sacrifier en masse les trop vieux trop usés : passé deux personnes infectées, on ne pratiquera plus de tests là où ils sont entassés. N’était-ce pas hier soir pourtant qu’Olivier Véran, Ministre de la Santé, promettait, magnanime, pléthore de détection à compter du premier confirmé ? Il semble que l’ampleur soit toute relative : après le premier cas, on ira jusqu’à deux. Preuve que l’investissement massif, quand il s’agit du peuple, n’engage pas les mêmes opérations : d’un côté, on ajoute, et de l’autre, on soustrait.