J21 : 6 avril 2020

Les soirées se peuplent de dîners fantômes, de web-apéros, de bougies soufflées virtuellement, on trinque verre contre écran, on s’embrasse avec des fonds d’écran – et on se promet que « demain ne sera pas comme avant », sauf que demain, clairement, demandera plus d’efforts qu’un changement d’écran.

M. C. vient d’accueillir une fratrie de 4, 6 et 7 ans, il vient de les accueillir parce que la mère, qui les élevait seule, s’est fait fracturer l’arcade sourcilière, les enfants ont vu leur maman se faire défoncer par le voisin du dessous, ils ont compris, les enfants, qu’ils avaient fait trop de bruit parce que c’était déjà la troisième fois que le voisin montait, ils ont compris les enfants que le voisin avait perdu patience, à cause des bruits à cause des cris, il est monté, il a craqué, il a frappé, et les voilà ici – ils ne font aucun bruit.

Villefranche-sur-Saône s’est offert un petit après-midi doublement confiné parce que l’usine Blédina, en mode première nécessité, s’est tenté un cocktail d’acide pour partir en fumée – on demande aux confinés d’encore mieux se cloîtrer, de fermer les portes, de boucler les fenêtres, pour ne pas respirer – preuve qu’à la campagne aussi, ça en chie dès lundi.

J20 : 5 avril 2020

Semaine après semaine, la vie des confinés finit par se confondre avec Fenêtre sur Cour – on se regarde, on s’observe, on espère être diverti dans sa sédentarité par la fenêtre d’en face ou par celle d’à côté, on le souhaite un peu fou, son voisin, romanesque, intense, histoire de ne pas trop s’emmerder et d’être encore obligé d’allumer la TV.

Mme G. a peur pour sa fille, tous les soirs à 20h elle ferme ses fenêtres, elle quitte son balcon, Mme G., si elle s’écoutait – quand elle entend applaudir –, elle voudrait juste hurler, s’arracher la gorge et crier, crier pour couvrir le bruit des mains qui claquent, pour les couvrir parce qu’elle aimerait crier qu’il n’y a pas de héros, qu’il n’y a pas de courage, elle aimerait dire Mme G. qu’il n’y a que des travailleurs, qu’il n’y a que des travailleuses, et qui font leur métier, qu’ils font du mieux qu’ils peuvent, dans un hôpital qui a été détruit, et c’est parce qu’elle l’aime et qu’elle en est si fière qu’elle ne l’applaudit pas, tous les soirs à 20h.

La drague en ligne, nouvel eldorado du célibataire confiné, du couple qui bat de l’aile, des futurs divorcés : les correspondances de quarantaine lorgnent toutes sur la libération à venir ou parfois, plus pragmatiques, elles lorgnent le voisin, elles lorgnent la voisine.

J19 : 4 avril 2020

Dans le 93, la mortalité a monté de 63% en une semaine – preuve qu’on ne vit pas égaux pas plus qu’on ne meurt égaux.

M. D. a 92 ans, et il vient de tomber malade, cela faisait plusieurs jours déjà qu’il se sentait une petite forme, plusieurs jours qu’il ne parvenait plus à faire son rituel tour du parc, et comme M. D. n’a plus le droit de quitter sa chambre il ne voit plus personne, le téléphone il a bien essayé, mais avec ses vieilles oreilles, son petit combiné, il n’entend pas très bien, et il vient d’apprendre, M. D. que son voisin – tombé malade avant lui – on l’a gardé ici pour ne pas saturer les lits, on lui a fait des petites piqures de Rivotril, hier soir c’était fini, on a dit à M. D. que le fils de son voisin sera présent par WhatsApp à son enterrement, et M. D. réalise qu’il n’a pas WhatsApp et il se dit qu’il serait peut-être temps de s’y mettre et il demande à l’infirmière de le lui installer.

Le monde des confinés se peuple peu à peu de boissons, d’apéros en tout genre, on ne cesse de trinquer pour se souhaiter une bonne santé, on évite le covid, on prépare la cirrhose.

J18 : 3 avril 2020

On peut remercier le Préfet de police de Paris de couper le souffle à ceux qui n’en ont plus ou si peu : les voilà doublement entubés, non seulement par des respirateurs mais aussi parce qu’on le sait, au fond et il l’a dit, s’ils sont malades c’est qu’ils l’ont bien cherché.  

Depuis plusieurs semaines maintenant, Mme. M. coud des masques qu’elle apporte tous les vendredis à la permanence de la Brigade de Solidarité Populaire de Paris Nord, et hier matin Mme M. a rejoint pour la première fois la maraude du canal, elle a distribué cent-cinquante panier-repas, elle a collé un peu partout dans son immeuble des affiches pour appeler ses voisins à participer à des dons, pour les appeler aussi à rejoindre les maraudes, et elle réalise peu à peu, Mme M., que c’est finalement le peuple qui sauve le peuple.

Grâce au confinement le profil du gendre ou de la belle-fille idéal est en train de changer vitesse grand V, adieu startupper, néo-manageur, banquier aux gros gains et autres gratte-papiers, adieu bullshit jobs qui ne servent à rien, et ne servent surtout pas l’intérêt commun, la hiérarchie du prestige, de la reconnaissance et de l’utilité sociale se fait un petit ménage de printemps, c’est le retour en grâce de la permacultrice ou de l’apiculteur, de l’éboueur ou de l’enseignant-chercheur, de l’institutrice ou de l’infirmier, du jardinier ou de la musicienne, de la chauffeure de bus ou de l’aide-ménager, de là à imaginer une révolution copernicienne des salaires il n’y a qu’un pas, et si on s’y risquait ?

J17 : 2 avril 2020

Pendant que d’autres font des petits plats à tour de bras, testent des recettes, sont au four et au moulin, à la cuisson et aux oignons, prennent kilos et tailles en trop, les retenus du Centre de Rétention Administratif du Mesnil-Amelot commencent une grève de la faim pour dénoncer le manque d’hygiène et les risques de contamination, pour demander aussi la fermeture de ce lieu où l’on enferme hommes et femmes, familles et enfants, pour les expulser sans même les juger, ce soir non plus ils ne mangeront pas.

Ce matin, Mme C. a trouvé le courage d’aller faire les courses, Mme C. est ce qu’on appelle une mère célibataire, un parent isolé, ce qui veut dire que Mme C., quand elle part faire les courses, elle ne peut pas laisser ses deux petits de 4 et 7 ans, donc elle les emmène quand elle va faire les courses, et ce matin, en allant au magasin, Mme C. s’est faite insulter dans les rayons, elle s’est faite insulter par des clients puis elle s’est faite expulsée par le directeur du magasin, expulsée avec ses deux enfants, alors elle va chercher un autre magasin pour faire ses courses avec eux sans gêner le directeur et sans gêner les clients.

Peu à peu, on réalise que la « distanciation sociale » désigne moins un éloignement physique visant à limiter la propagation du virus, qu’un abandon par les classes dirigeantes des classes populaires ou comment remplacer la lutte des classes par le code de la route et les systèmes de domination par les distances de sécurité.

J16 : 1er avril

Le préfet de Seine-et-Marne, homme bien inspiré s’il en est, a réalisé que le confinement était l’occasion rêvée de renouer avec le temps béni des colonies, le temps des plantations, celui du paradis, et voilà donc que ce noble homme a trouvé la pirouette – envoyer 56 réfugiés contribuer à des travaux de plantations et de récoltes là où manquaient les petites mains : on le sait les fraises et les asperges n’attendent pas.

Depuis plusieurs nuits, Mme H. fait le même rêve, le même rêve, un rêve où elle sert dans ses bras celles et ceux qu’elle aime, un rêve où les proches trop loin, les lointains trop proches, les absents, les amis, les amours, les morts trop tôt et les pas vraiment-nés, elle les serre sur son cœur, le même rêve tous les soirs, et dans son rêve il y a une fête, une grande fête, dans son rêve à Mme H. tout le monde s’étreint, se fait des baisers, des câlins, une grande fête de l’amour et de la joie où on se dit qu’on va y arriver, que ce sera pas si pire, que demain sera bien, et chaque matin, Mme H. se réveille, elle est seule dans sa chambre et elle attend demain.

Cruel comme chaque année, Avril s’ouvre sans poisson mais avec une idée : la grève des crédits et celle des loyers.

J15 : 31 mars 2020

On découvre aujourd’hui, grâce au gouvernement, que le Coronavirus, c’est un peu comme l’anni de tonton Gégé : on va s’offrir une petite rallonge cadeau en mode cagnotte Leetchi plutôt que de lever un impôt de solidarité. Champagne. Cotillon.

M. C. a pris du service il y a six jours, et depuis six jours il perd des patients, il est encore étudiant M. C., il a vingt-sept ans et il apprend à marche forcée, il a eu – il y a six jours – son premier décédé et aujourd’hui, victoire, son premier extubé.

Même pendant le confinement, la nation apprenante ne s’en laisse pas conter : elle invente la manif à la mode renfermée, elle aligne les lego, elle ordonne les playmo, elle fait pancartes en post-it et banderoles en cure-dent, et ils vont tenir tête et scander, et marcher et retenir, c’est la foule minuscule de la grande colère, et qui de son bureau et qui sur l’étagère fait alors sa maison à la taille de la ville, accroche la colère, ici aux balcons  et là aux fenêtres, plus loin aux façades et maintenant aux maisons, elle projette tout ce qu’elle peut – la foule – pour ne pas être muette quand les rues sont désertes.

J14 : 30 mars 2020

On peut admirer la rapidité avec laquelle le confinement, main dans la main avec les réseaux sociaux, parvient à transformer un acte anodin (partager une photo de soi à 8 ans, publier la couverture de son livre préféré, son dernier texte, une captation de son meilleur spectacle) en acte de résistance et de solidarité.

Mme R. vient de se prendre une amende, elle vient même de se faire traiter d’irresponsable, Mme R., elle vient de se faire humilier par les deux policiers qui l’ont contrôlée, humiliée et traitée d’irresponsable parce qu’elle rejoignait la brigade de solidarité qui distribue des masques, des gants et du gel aux livreurs en scooters et vélos de Saint-Ouen et qu’elle a oublié son attestation, irresponsable Mme R., et pourtant ce n’est pas elle qui a détruit l’hôpital public, ce n’est pas elle qui a préféré sauver l’économie plutôt que de sauver des vies, ce n’est pas elle qui a appelé à voter alors qu’il aurait fallu se confiner, ce n’est pas elle qui oblige les travailleurs des secteurs non-essentiels à continuer de travailler, irresponsable Mme R., évidemment irresponsable.

On oublie parfois l’insolence du printemps : les bourgeons s’ouvrent et l’on meurt dans les lits.

J13 : 29 mars 2020

Pour la première fois, on vit l’évidence du mot « fenêtre » appliqué aux ordinateurs : l’écran, unique fenêtre sur le paysage du monde ?

M. P. connaît très bien la durée de vie du virus sur le carton, M. P. la connaît très bien car tous les matins il y pense en passant sous le portail de son entrepôt, au sommet de celui-ci il y a écrit en grosses lettres noires et jaunes : « Work hard Have fun Make History », ici, ils sont affectées principalement au retour des commandes, alors il se demande, M. P, quel sera le premier d’entre eux à tomber, hier un d’entre eux a été diagnostiqué positif, il se demande comment s’organiser avec ses collègues pour lancer une grève sauvage, pour forcer leur entrepôt à fermer avant d’avoir à compter les morts, tout ça pour livrer des transats, des ballons de foot, des consoles de jeu vidéo ou de l’engrais pour gazon : Work hard Have fun Make history.

On a perdu une heure de confinement et une heure de sommeil. Joie des pertes et des profits.

J12 : 28 mars 2020

Le confinement, c’est comme un 31 décembre qui se répèterait tous les jours mais sans la teuf et sans tes invités : tu es sommé de devenir la meilleure version de toi-même, de prendre des résolutions, de développer de nouvelles compétences, si possible de sauver quelque chose (ta peau, celle des autres, le présent, la planète, le climat, etc.). Choisis-le noble et collectif. Et ensuite publie-le. Fais-le savoir. Commente. Documente. Mais sinon rien, c’est déjà beaucoup.

Depuis 5 ans, Mme P. fait pousser ses céréales, moud son grain, pétrit sa pâte, la fait lever, depuis 5 ans son four à pain ne s’est pas arrêté une seule fois, mais depuis l’interdiction des marchés, Mme P. ne peut plus le vendre, alors cela fait bientôt une semaine que tous les soirs, de retour des supermarchés où elle essaie de les distribuer, elle doit donner tous ses pains à ses porcs, et même si ça dure encore Mme P. continuera – pour l’argent ce sera dur, mais son four à pain, elle ne peut pas l’éteindre.

À la crise comme à la crise, pour garder intacte la joie du présent et le moral de ses troupes, le gouvernement a trouvé la pirouette : le pire, c’est pas maintenant, le pire est à venir. On imagine avec joie les réductions des salaires des fonctionnaires, l’appauvrissement des services publics et la montée en flèches des inégalités. On va se le répéter pour ne pas l’oublier : le Covid n’est pas notre ami et ce qui vient c’est pas forcément l’utopie.