J11 : 27 mars 2020

Ce matin, un avion a traversé le ciel : on s’est surpris à penser « Tiens ça existe encore », avec le même étonnement que les derniers humains découvrant le dernier dodo.

Mme F. travaille dans un drive, elle travaille dans un drive pour payer son école, et au lieu des 18h semaine prévues, en l’absence de cours, elle enchaîne des 60h semaine, jour ou nuit c’est selon, 60h pour faire tourner le restaurant en 24h/24 et 7/7, elle tourne Mme F, aux commandes, à la cuisine, au ménage, à l’empaquetage, au service, elle tourne, et elle en voit tourner des clients – plus de 1000 par jour elle dit –, 1000 par jour, et elle ajoute : on travaille sans masque, sans gant, sans gel, et quand elle travaille, ses 24h/24, quand elle fait cuire la viande, quand elle coupe les tomates, elle repense à La Supplication qu’elle a joué l’an passé, La Supplication qui raconte Tchernobyl, le monde après l’apocalypse, et elle retourne son steak.

On découvre jour après jour comment la continuité pédagogique se transforme peu à peu – du côté des professeurs – en coaching 2.0 pour vie confinée et – du côté des parents – en catch à domicile.

J10 : 26 mars 2020

Voilà qu’au dixième jour, certains confinés semblent avoir oublié le virus et sa quarantaine, on dit que, l’espace de quelques heures, certains auraient même pensé à autre chose, parlé d’autre chose, lu à propos de tout autre chose – la DGSE est sur le coup et le gouvernement s’apprête à durcir les mesures de confinement. Le général l’a dit, on doit rester uni.

Sale période pour les hypocondriaques.

Madame D. fait son grand ménage de printemps presque tous les jours, le garage, le salon, la cuisine, les placards, tout y passe, elle se sent comme un animal qui assainirait son terrier, mais elle n’ose pas aller dans la chambre où son mari s’est enfermé avec toute la nourriture, elle aimerait bien Madame D. trouver une autre tanière où enlever la poussière, une tanière sans son mari, en attendant c’est une amie qui lui commande des légumes et les lui fait passer en douce.

J9 : 25 mars 2020

En l’espace de quelques jours, nous sommes devenus spécialistes des microbes et des virus, nous avons appris leur durée de vie sur différentes surfaces, en fonction des surfaces, nous avons appris à différencier les masques N95 des FFP2 et des FFP3, nous avons appris à fabriquer des gels hydro-alcooliques à base d’aloe vera, nous avons appris les concepts de charge virale, de porteur sain, de patient zéro, de patient asymptotique, de zoonose, de cluster, de taux de létalité, nous avons appris à avoir un avis sur la chloroquine et l’hydroxychloroquine, nous avons appris à ne pas en avoir, nous savons même ce qu’est un décubitus ventral et comment le pratiquer. Et tout ça parce qu’il faudrait que la vie économique soit la moins impactée, et la vie tout court, on s’en cause ?

On a beau faire, nous ne sommes pas tous égaux devant cet étrange paradoxe : aimer, c’est s’éloigner. C’est oublier que certaines distances sont plus enviables que d’autres.

Mme A. s’inquiète pour son fils, il est retourné en prison, parce qu’il avait bu, parce qu’il a frappé sa copine, parce qu’elle a porté plainte, Mme A. s’inquiète parce qu’il n’y a plus de parloir – on peut encore écrire des lettres pour avoir des nouvelles ils lui ont dit à l’administration –, plus de parloir, plus de bibliothèque, plus de cours, plus d’atelier, quelques promenades tout au plus, il va devenir fou, elle dit Mme A., ils sont entassés comme des poules là-dedans, si le Coronamachin il rentre, c’est fini, il est fini.

J8 : 24 mars 2020

On décline le Corona à toutes les sauces : corona-krash, corona-récession, corona dollars, coropause, coro-diète – bonheur du lexique qui se pandémise.

Maintenant sur BFM-TV, l’armée de l’ombre des travailleurs sous cloche est priée de rejoindre, fleur au masque et gel au bras, la grande armée de l’agriculture française. Le bon air, la campagne, les oiseaux qui chantent, ça vous requinque un confiné. Et puis on y chantera : « général, nous voilà » – de quoi vite regretter le « on est là », les pots d’échappement et les ronds-points.

Avec tout un bataillon d’étudiants de l’AP-HP, Mme C a été désignée volontaire avec chantage au diplôme et autres pressions pour rejoindre les rangs du Plan blanc, elle sera payée sur la base d’indemnités stagiaires, elle fera 3h de route par jour et payera de sa poche un hôtel pour tenter de s’y reposer. Elle est pas belle la rustine sur la chambre à air du système de santé publique ?

J7 : 23 mars 2020

Aujourd’hui, on n’est plus seulement Poisson, Capricorne, Lion ou Scorpion, mais aussi possiblement Mort inévitable, Mort évitable, Mort acceptable, Mort inacceptable, ascendant polypathologique ou maison mère en vieux. Chacun est invité par la stratégie du gouvernement à étudier son score de fragilité avec plus d’attention qu’il ne le faisait pour les horoscopes : on peut saluer le sens du strike de l’Angleterre et de la France.

Les mots « retour à la normale » commencent à définir une situation abstraite, dont on ne sait plus si on doit l’espérer, ou non.

Mr M. attendait avec impatience le grand collapse : sous l’œil amusé de ses amis, sous l’œil inquiet de ses enfants, il a accumulé des valises de riz, de sucre, de sel, des dizaines de vieux outils et de couteaux – aujourd’hui, il en profite pour se perfectionner et balance à qui veut l’entendre de triomphants « je vous l’avais bien dit ».

J6 : 22 mars 2020

Après presque une semaine, c’est officiel, les confinés commencent à devenir animistes : on salue Roberto, la mouche qui vient égayer le 16m2, on discute avec Édouard le canapé, on se fend la poire avec Georgia la machine à laver, on trinque avec Rosita la succulente, on félicite Françoise la cafetière pour sa contribution à l’effort de guerre, on fait un rituel d’adieu à Pim Pam Poum les pétales de la tulipe, bref la vie se réinvente dans les détails, dans les grandes lignes, ça reste encore à trouver.

L’enseignant, être héroïque sitôt qu’il n’exerce pas.

Mme F. vient d’entendre à la radio l’appel à don de masques passé par l’hôpital du coin, elle avait acheté tout un stock de FFP2 au moment de H1N1 en prévision des jours heureux, quand elle arrive avec son gros carton, elle demande l’air mi-coupable mi-étonnée : « S’ils sont périmés depuis 2012, vous les prenez quand même ? », l’infirmière la regarde – protégée par un masque qu’elle a cousu elle-même : « Ici, on tourne avec les millésimes de 2001, on les repasse pour les stériliser, alors oui on prend tout. »

J5 : 21 mars 2020

Pour faire ses courses au printemps, les gants d’hiver sont désormais de rigueur : on tâte les pommes ou les poireaux avec de la laine ou avec du mohair.

Il paraît que c’est le week-end, il paraît que c’est le printemps, il paraît qu’on va fabriquer des masques pour les distribuer aux plus exposés, il paraît qu’on pourrait réquisitionner des centres culturels, des bâtiments scolaires pour permettre à ceux qui n’ont pas de chez soi d’en avoir un au moins pour appliquer les recommandations sanitaires, il paraît qu’on pourrait organiser des distributions alimentaires, qu’on pourrait ouvrir des points d’eau, mettre à disposition des savons, il paraît qu’on pourrait permettre aux demandeurs d’asile de subvenir à leurs besoins, il paraît qu’on pourrait interdire les expulsions sans audience, il parait que c’est le printemps – mais faut pas déconner c’est pas non plus Noël.

Mr R. attend depuis ce matin sur le trottoir de sa maison de retraite – il faut passer par la rue pour aller prendre l’air dans le parc, on lui a bien dit que c’était interdit, comme c’est la troisième fois, on lui a fait savoir qu’il ne pourrait plus rentrer – à 91 ans, il vient d’être exclu de son EHPAD : il y a des fugueurs tardifs comme il y a des printemps précoces.

J4 : 20 mars 2020

Les frontières, les contaminés et les prophètes autoritaires apparaissent aussi vite que disparaît le droit d’asile. Dans les aéroports, on confine en Zone d’attente ou on refoule à chaud. Après tout, il faut bien protéger les juges.

Mme M. part lundi en unité de soins intensifs à la Pitié, qui se prépare à devenir une réa, les appels du gouvernement à la dévotion des soignants, elle les trouve répugnants, mais elle ira quand même, elle ajoute : « Hauts les masques et tout ira bien ! ».

Au quatrième jour, on finit par s’y résoudre, les bouteilles se finissent plus vite que les listes de bonnes résolutions.

J3 : 19 mars 2020

Le Coronavirus, Mr C. préfère l’appeler le Chikungunya : il l’aimait bien celui-là, son petit air exotique, ça lui rappelait l’Indochine, du coup il aimerait bien mourir de ça – mais il a beau faire, avec l’hiver, on trouve plus facilement des postillons que des moustiques.

Désormais, le monde se répartit en deux catégories : les confinés et les non-confinés. Pendant que les seconds assurent à leur risques et périls la survie des premiers, les confinés s’enchantent de l’occasion qui leur est donnée de renouer avec leur intériorité, avec le temps libre et avec la lecture. Les seconds pensent aux morts, les premiers aux oiseaux.

Le salut aujourd’hui a le visage du routeur wifi – encore un effort pour la métamorphose.

J2 : 18 mars 2020

Passer dans les rayons de pains de mie, expérience dystopique plus intense qu’un week-end à binge-watcher The Walking dead.

Les mains, lavées minimum 30 secondes, hydroalcoolisées, bichonnées, scrutées comme jamais, commencent déjà à être sèches : succès inespéré des gels désinfectants, succès à venir des crèmes hydratantes.

La campagne aujourd’hui est le refuge pour tous les sceptiques du confinement et le cadre idéal à toutes les transgressions sanitaires puisqu’on y est férocement seul : les promenades à vélo, le découpage du bois, la cueillette des champignons sont requalifiées illico comme hautement subversives.