J54 : 9 mai 2020

Ça aura été des jours, des jours et des nuits, des heures blanches ou grises, ça aura été, Mme K. et Mr P., ça aura été Mme M. et Mr D., ça aura été des bribes des bouts des fragments dans la déprise, ça aura été le présent annulé, demain n’existe plus, le temps et l’espace sont morts hier, tu ne les as même pas vus, ça aura été J1, J2, J3, J4, J12, J35, J43, ça aura été les gestes de la lutte et ceux de la solidarité, ça aura été la peur, la solitude et l’isolement, ça aura été arrêter la clope reprendre la clope prendre tout ce qu’on peut tant que ça peut occuper, ça aura été l’invention la réinvention et des blancs immensément, ça aura été l’envie de tout recommencer l’envie du monde d’après l’envie, l’envie d’une autre vie celle qui faisait déjà tant envie, ça aura été le vieux monde qui se reluque, arrache ses cheveux blancs, il les enlève l’un après l’autre – est-ce que comme ça c’est mieux ? – ça aura été la normalité à ne plus savoir qu’en foutre, et vous pourrez bien crever qu’est-ce que ça peut bien foutre ?, ça aura été la fin des lèvres et la fin des mains, ça aura été des débuts comme ça aura été des fins, ça aura été la tentative d’apparaître, des orgasmes à demi et des amours entiers, ça aura été, appendre à faire ensemble, apprendre à dépasser, les clivages et les défaites, ça aura été renouer relier ralier se rapprocher cohabiter, ça aura été bloquer arrêter de circuler redessiner toutes les frontières, ça aura été apprendre, à faire avec peu, à faire dans peu, à faire malgré tout, ça aura été, la violence des écarts, l’effet du grand écart, et comment les creuser, bien sûr que ça va s’arranger, ça aura été vivre avec son voisin vivre sans voisin voisiner sans vivre et les reluquer les dénoncer les draguer les détester ou les envier, ça aura été la méfiance, les bonds dans les rayons quand tu croises un client les légumes distribués les courses livrées les échanges de paquets, ça aura été des rangements d’atelier des travaux infinis des haies taillées des semis plantés des plantes vertes arrosées chouchoutées bichonnées, ça aura été écouter les oiseaux bosser métro boulot dodo ça aura été continuer quand tout s’arrête, travailler sans être masqué, et flipper d’être contaminé, ça aura été le taf partout dans les quartiers populaires et la société des invisibilisés, ça aura été la matraque et le taser, ça aura été, ça aura été M. G. et Mme S., Mme C et M. D., ça aura été la relégation et les oubliés, ça aura été dans les lieux enfermés, dans les prisons et les foyers, dans les EPHAD et pour les immigrés, les craquages divers et les désirs variés, ça aura été les ruptures les usures les élastiques étirés étirés et PAF trop tendus on va te le péter, ça aura été le sport devant l’écran, les abdos et les étirements, ça aura été des résolutions l’allemand le ping-pong le jogging la méditation, ça aura été Playstation Fortnite FiFA en veux-tu en voilà, ça aura été rien de tout ça, ça aura été des puzzles des scrabbles et des pages de dessin, ça aura été des trocs de plats des trocs de graines des veux-tu et en voilà, ça aura été des heures de vie virtualisée, des réunions des zooms des skypes des continuités pédagogiques des discontinuités démagogiques des mails entassés des mailings list accumulées des ordonnances passées, ça aura été du repos des nuits blanches des états d’urgence des rêves étranglés des rêves à en pleurer des rêves chevillés au corps des rêves pour l’après, ça aura été des heures à parler, se parler comme on ne s’est jamais parlé et se dire qu’on va rattraper s’organiser, ça aura été des confidences, des départs, des morts et des réveils, ça aura été des plats encore des plats tant de petits plats, ça aura pris des kilos ça aura perdu des kilos ça aura parlé des kilos ça aura été grossophobie, ça aura chauffé dans le four, ça aura allumé des joies, ça aura été des Je vous l’avais bien dit, des Si jamais su et des Jamais plus, ça aura été des Je vous ai compris, ça aura été les gestes barrières les distances sanitaires et les dispositifs sécuritaires, ça aura été l’obscénité du pouvoir ses circonvolutions les dividendes et les millions d’euros pour le CAC40, ça aura été les attestations les flics et les rodéos, ça aura été l’école du dedans l’exercice de l’attention la vie en miniature nos existences de bonzaï le zoom sur le petit l’infiniment petit, ça aura été M. C et Mme H., Mme R. et M. B., ça aura été trois milliards de confinés, l’arrêt total de tout de tout sauf de la technologie, ça aura été Google Facebook Apple Microsoft Netflix à gogo, ça aura été les décomptes en rouleaux, les rayonnages vides, et vas-y que y en a pu et ça pue dans les rues, ça aura été le plastique et le plexi aussi, ça aura été les ponts aériens les masques disparus les masques revenus, ça aura été la Chine et l’Italie puis l’Espagne et les États-Unis, ça aura été les chansons et les spectacles sur Facebook sur Youtube, la littérature sur Twitter et pour les auditeurs, ça aura été des voyages au bout de la rue des tours de jardin des tours des maisons et des tours de con, ça aura été tous les soirs regarder les morts, compter les jours les rétablis les lits les alités et les réanimés, ça aura été lire relire faire semblant de relire, ça aura été se taper une filmographie de Truffaut ou de Toledano, ça aura été faire refaire et ne pas vouloir continuer ça aura été chercher se faire boussole perdre son Nord se projeter, ça aura été regretter, regretter de ne pas avoir d’enfants, regretter d’en avoir fait, regretter de ne pas pouvoir en faire, et ne rien regretter, ça aura été avoir peur de perdre et de retrouver, ça aura creusé percé foré en nous des trous partout, avec insistance avec obstination, ça aura creusé foré troué, par où le vent s’engouffre, regarde quand je souffle ça fait du vent en toi, ça aura été J22, J23, J24, J35, J54, ça aura été des amours éloignés des corps impossibles des tendresses étouffées, ça aura été des promesses téléphoniques, des je t’aime murmurés, ça aura été des amours entassés, des amants qui ne peuvent se retrouver, des couples fatigués, des divorces accélérés, des envies d’en finir ou de recommencer, ça aura été se donner des forces, ça aura été dis-moi que ça va que ça ira bien qu’on va trouver comment refaire qu’on va trouver comment sortir dis-moi dis-moi qu’on va avoir la force parce que ça changera pas tout seul dis-moi qu’on va avoir l’élan la gueule au combat et la rage même si on n’est pas sûr, dis-moi qu’on va avoir la paix le temps de ne pas oublier de faire ce qu’on s’est dit de dire ce qu’on s’est fait, dis-moi que ça aura été, merde, même si c’est une non-fin, même si y a pas de grande libération, mais que des promesses, des demi-promesses qu’on attend au tournant, dis-moi qu’on sera au rendez-vous et qu’on y sera nombreux.se.s, dis-moi que la colère grossit les rangs et que ça voit rouge en gilet jaune en gilet noir, dis-moi qu’on va le retrouver notre peuple, celui de l’invention et de la contestation, dis-moi que ça aura été, même si tout reste à continuer.

J53 : 8 mai 2020

Au fur et à mesure que le 11 mai approche, chacun cherche à savoir ce qu’il en est réellement des libertés regagnées – les zones sont encore floues et il semble qu’on s’en arrange pour rêver à la grande liberté, en attendant de découvrir que ce ne sera pour maintenant, puisqu’on nous concocte déjà la possibilité d’un deuxième tour – et avec ça qu’est-ce que je vous sers ?

M. G. préfère les garçons, ça fait pas longtemps qu’il commence à l’accepter, à dépasser sa gêne, à l’apprivoiser, à s’autoriser d’autres désirs et d’autres envies, mais là, depuis le confinement, il doit cohabiter avec ses parents, cohabiter avec eux qui à longueur de journée parlent des sales enculés, avec eux qui traitent les connards de pédé et les homos d’arriérés, certains jours il tente d’expliquer que c’est pas des insultes pédé ou enculé, que les mots c’est violent, et puis ses parents le regardent d’un air dépité en lui disant, c’est dégoutant alors toi tu nous fera pas ça, et puis voilà qu’ils repartent pour une nouvelle fournée de pédé et d’enculé.

À mesure que le jour de déconfinement approche, une nouvelle pathologie se fait jour : la déclaustrophobie.

J52 : 7 mai 2020

Étonnant comme selon que l’on souhaite protéger le capital ou le salarié, le droit est perçu comme un abri ou un verrou.

La trentaine bien passée, Mme C. s’occupe seule de ses filles, elle s’est séparée il y a un an déjà, mais elle commençait tout juste à se stabiliser, déménager trouver un nouveau job une première maison puis un appartement, elle jonglait plutôt pas mal avec un père franchement absent, et qui renâcle une fois sur deux pour la garde et la pension, mais là avec le confinement et son récent licenciement, elle n’arrivait plus à gérer, Mme C., à jongler entre l’écran et ses enfants, entre les courses et les devoirs, alors elle a décidé de retourner chez ses parents, quand elle est arrivée, sa mère avait mis sur son lit une couette Babar comme quand elle avait dix ans, elle a hésité entre pleurer de rire ou hurler de rage et puis elle est restée, épuisée, et elle s’est allongée, elle voulait juste dormir, Mme C., dormir sans trop penser.

On peut remercier certains et certaines, à commencer par l’Institut Montaigne, d’avoir le goût de l’épuisement ou de l’humour c’est selon, suppression d’un jour férié et d’une semaine de vacances, augmentation du temps de travail, extension des horaires, diminutions des RTT, et pourquoi pas plus simplement proposer de revenir vraiment à comme avant, au bond temps qu’on aimait tant, parce que pour rebondir franchement on pourrait aussi refaire travailler les enfants, manger les pauvres, rétablir le servage, le droit de cuissage et l’esclavage, ça éviterait à des Think Tanks de gens si importants de perdre autant de temps.

J51 : 6 mai 2020

Pour faire semblant de rouvrir les frontières, on nous concocte une nouvelle invention policière : le passeport sanitaire, biopolitique vous disiez ?

Mr. P. travaille au port d’Anvers, ça fait maintenant trois jours qu’il s’est porté volontaire pour s’équiper d’un bracelet, ça vibre et ça s’allume pour l’alerter sur le non-respect des distances de sécurité, à terme on lui a dit qu’on pourrait même savoir s’il s’était trop approché d’un contaminé, ça le rassure et ça l’inquiète à la fois cette grosse montre noire qu’il a rivé à son poignet, mais si faut ça faut ça, non ? à vrai dire il ne sait pas.

Au fil des semaines, les termes de consentement et de secret médical perdent peu à peu toute consistance – ladite protection sanitaire offre une voie royale à la diffusion des données de santé : nous voilà à deux doigts des prêts indexés, des emplois refusés pour cause de maladie, mauvais profil héréditaire ou petit cancer en gestation.

J50 : 5 mai 2020

L’utopie qui pointe le bout de son nez pour le lundi 11 mai c’est l’OPA des pistes cyclables sur le réseau routier, le modeste biclou devient objet convoité et le deux-roues, un salut pour qui doit déconfiner.

Ça fait plusieurs années que Mme G. dort dehors, son coin à elle c’est la devanture du « C’est comme ça », elle connaît bien le patron, à force, ils ont pas mal causé, elle lui garde la terrasse il lui file à manger, mais depuis la pandémie rien n’est plus comme avant, les flics ils l’ont virée cinq fois, Mme G., et plus de dix fois ils l’ont verbalisée, pour non-respect du confinement quand on sait pas où crécher, et puis y a plus de bains douches et puis y a même pas d’eau, pour boire ou se faire à manger, Mme G. certains soirs, elle crie Achevez-moi plutôt que de me laisser crever, ce sera mieux comme ça et peut-être plus vite fait.

Pour Philon, cinquante était le jour de la liberté, pour Clément d’Alexandrie, le symbole de l’espérance retrouvée, cinquante chiffre de la joie et de la fête pour les cathos, on a beau reluquer pour l’instant – ça reste à prouver.

J49 : 4 mai 2020

On pourra remercier le 11 mai de nous clarifier au moins sur un point : l’école ne sert pas à former des citoyens, à instruire émanciper ou même socialiser, mais bien à libérer les parents pour se faire exploiter dans l’usine d’à côté, CQFD.

Mme M. héberge deux jeunes mineurs sans-papiers, mais comme elle n’est que locataire, Mme M., elle se prend souvent des mots, des voisins et du proprio, elle a bien inventé des bobards, comme quoi ce serait de la famille, des cousins de très très loin, des étudiants pour pas longtemps, mais comme elle ne gagne plus rien, Mme M., elle ne sait pas combien de temps elle va garder son appartement, alors en attendant, gentiment, elle répond au proprio et elle rassure ses voisins.

Le refus de rouvrir les plages les bois et les montagnes, quand on se magne à rouvrir les usines les entrepôts et les métros dit le programme à l’œuvre depuis deux mois au moins : comme l’alibi du terrorisme s’est usé sévère depuis 2001, le gouvernement s’est emparé avec joie du virus pour continuer à glisser vers le despotisme, on vous l’a fait à l’occidentale pour que ça se voit moins bien – alors en guerre, oui, six fois au moins, cent fois, mille fois, mais contre l’état de droit.

J47 : 2 mai 2020

Le gouvernement prépare des comités de surveillance, de traçage et de reconnaissance qu’il appellera les Anges-Gardiens : quand on passe de Mimi Mathy au flicage 2.0, on peut clairement se dire qu’on a changé d’époque.

Mme S. était tranquillement affairée dans son petit studio, le petit studio qu’elle appelle son bateau, son fils jouait au sol, et, Mme S., elle découpait elle remuait elle cuisinait, elle savait qu’il allait être 20h que les rues allaient se remplir de mains de voix et de mercis, elle s’y attendait, quand elle a entendu crier : au feu, sortez, sortez, elle s’est avancée, elle a vu de sa fenêtre des flammes sortir des immeubles, ça ne l’a pas étonnée, le quartier est fatigué, rien n’est rénové, les fils électriques sont usés, et sans réfléchir elle a pris son fils elle est descendu elle a couru dans la rue, et le matin quand ils sont revenus les pompiers continuaient à arroser les cendres que son bateau était devenu.

Et puis il y a aussi les autres morts du confinement, celles qui ne seront pas comptées, celles dont on ne parlera pas, celles qui seront invisibilisées, ce sont les femmes tabassées, étranglées, assassinées par leur conjoint leur ex leur mari : en avril, elles sont huit, NOM INCONNU avait trente-six ans, elle est morte renversée, NOM INCONNU avait la quarantaine, elle est morte étranglée, NOM INCONNU avait trente-et-un ans, NOM INCONNU avait trente-trois ans, Florence avait quarante-neuf ans, Jennifer avait trente-cinq ans, Salma avait vingt ans, Grâce avait vingt-deux ans, alors non, il n’y a pas que le Corona qui tue.

J46 : 1er mai 2020

En ce premier mai, le cortège de tête cède la place à celui qui s’invite aux fenêtres, il se vit masqué mais surtout pas muselé.

Mme K. devait soutenir sa thèse en juin mais rien ne dit qu’elle le pourra – pour l’heure elle est ballotée entre les mains de son université, occupée à trancher si contrôlera ou pas et comment ses diplômes elle évaluera, alors que Mme K. s’échine depuis des jours à tenter de finir, elle entend ses collègues se tâter sur le recours à la vidéo-surveillance et au flicage des étudiants –, de son côté elle ne souhaite qu’une chose : ne pas soutenir sur Skype.

Aujourd’hui, l’Europe s’inquiète pour les Africains qui vont évidement tous mourir du Covid, comme s’il lui était difficile de reconnaître que l’hécatombe se trouve de son côté et que certains se débrouillent mieux qu’elle – ou comment la compassion maintient un certain rapport de domination et le rêve d’un eldorado qui prend sacrément l’eau.

J45 : 30 avril 2020

Voilà bientôt deux mois que le droit de circuler librement appartient aux seuls flics et aux militaires, aux drones et aux mecs du ministère – et dire que certains ne se mouchent pas du coude quand on parle de lois scélérates.

M. M. a dix-sept ans, dix-sept ans à occuper dans une maison confinée, dix-sept ans loin du quartier, loin des amis et loin des potes, dix-sept ans qui tournent et tournent et tournent en rond, dix-sept ans qui tournent sans ce téléphone trop tôt perdu-cassé, dix-sept ans loin de l’école, loin de l’internat et des copains, dix-sept ans autour de la Play même quand elle ne veut plus marcher, dix-sept ans à réparer à bricoler à inventer, dix-sept ans à écouter Kaaris et Tovaritch, dix-sept ans en rêvant de moto et de rodéo, de cabreurs et de pectoraux, dix-sept ans qui tournent en regardant des vidéos, dix-sept ans qui passent à la fois trop vite et trop lentement quand on les vit ainsi placé et déplacé.

Parce que le tuyau sanitaire est bien lubrifié, le gouvernement n’hésite pas à y enfiler tout un tas de trucs qui n’ont rien à voir : à commencer par des arrêtés (1000 en deux mois pour se faire une idée) et par un bon tas d’ordonnances, si on continue à ce rythme-là on a une bonne idée de ce à quoi ça va ressembler d’ici la mi-juillet.